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Les citadelles du lobby proarabe en France

 
Dans Outre-Terre 2004/4 (no 9), pages 417 à 421

 

Barbouzes spécialistes de l’action clandestine, orientalistes érudits et anciens de la guerre d’Algérie se donnent à la fin des années 1960 une nouvelle mission : garantir les intérêts nationaux de la France et dégager pour elle une marge de manœuvre dans les pays arabes après la décolonisation et les indépendances tout en tenant compte des problèmes liés à l’immigration arabe sur le territoire national.

D’où justement la tâche qu’assigne le général de Gaulle à son ancien ministre de l’Information, Louis Terrenoire : construire un réseau de solidarité francoarabe et fonder une revue. C’est dans le creuset du 12-14 rue Augereau, fort hétérogène puisqu’y circulent aussi bien des ministres que des avocats, des diplomates comme des espions, des officiers et des universitaires, mais en même temps parfaitement homogène dans la mesure où il s’agit d’un véritable lobby aux fonctions suivantes : promouvoir les régimes arabes en France et conserver un monopole à peu près total sur l’affaire palestinienne au sein du débat hexagonal, c’est-à-dire conférer une légitimité aux positions des Palestiniens.

La tonalité générale relève de l’antisionisme et de l’anti-israélisme. Dans les mots du général Pierre Rondot, inlassable serviteur des relations franco-arabes durant quelque soixante-dix ans, introduisant en pleine crise algérienne sa fascination pour le monde arabo-musulman dans Défense nationale comme avec signes inversés : « Nous ne sommes pas une société judéo-chrétienne, nous sommes une société gréco-romaine » ; conclusion implicite : rien ne saurait contrecarrer de l’intérieur les affinités partagées avec les ennemis d’Israël [1]

L’Association de Solidarité Franco-Arabe

L’ASFA est fondée en 1967 autour de l’infatigable Terrenoire : on y trouve aussi bien l’ex-syndicaliste démocrate-chrétien qu’est son fondateur, que Lucien Bitterlin, ancien de la lutte anti-OAS. Leur revue, France-Pays Arabes, sera éditée chez Témoignage chrétien dont le patron, Georges Montaron, viceprésident, est un proche de Terrenoire. Le réseau, plus généralement, réunit des gaullistes de tous bords.

L’organisation apporte un soutien public aux hommes politiques susceptibles de véhiculer la politique arabe de la France. Comme par exemple lors de la campagne présidentielle de 1974 avec la brochure L’ASFA pour Valéry Giscard d’Estaing. On familiarisera d’ailleurs le président élu avec l’OLP et autres représentations palestiniennes lors de visites de détente chez l’Algérien Houari Boumedienne [2]

Comme Terrenoire, gravement malade, quitte rarement la rue Augereau, c’est Lucien Bitterlin qui prend les commandes ; ce dernier va s’employer à nouer des liens entre Jacques Chirac, maire de Paris, et Saddam Hussein.

Tout le problème de Bitterlin, c’est son activisme tous horizons dans le monde arabe. Un engagement excessif auprès des Syriens lui vaut des démarches, paradoxalement, de l’ambassade d’Irak : on demande à Chirac de prendre ses distances. L’homme des Arabes se tourne alors vers Raymond Barre. Mais en 1995, Bitterlin, en l’absence d’un message clair de ce dernier, prépare son retour au RPR pour tenter de devenir l’interlocuteur incontournable du monde arabe parmi les gaullistes [3] Mais le personnage n’a plus sa crédibilité passée et les ambassades arabes se méfient. Amer et aigri, il rédigera un Livre blanc et en appellera à l’émergence d’un « Rothschild arabe [4]

Lot de consolation par décret du 12 juillet 2002, Bitterlin est promu au grade d’officier de la Légion d’honneur en même temps que la journaliste de télévision Geneviève Moll, ancienne permanente de l’ASFA et de France-Pays arabes[5]

L’Institut du Monde Arabe

L’IMA était le maillon manquant dans le réseau. Une décision de 1974, sous le choc de l’embargo pétrolier, soit une période de menace arabe pesant sur l’Occident. L’Institut sera inauguré le 30 novembre 1987. Un gage d’amitié de la France au monde arabe dont le coût s’élève à quelque cent millions d’euros (avant la lettre) partagés entre la République et les partenaires arabes.

Dont les plus riches cherchent à contrôler l’IMA en ignorant ses statuts. Jour de gloire de l’Institut du Monde Arabe, le 2 juin 1989, avec l’accueil de Yasser Arafat, alors que les officiels ne se pressaient guère – vide à peine maquillé par quelques intellectuels arabophiles autour de Claude Cheysson – : Pisani donne de sa personne et accroche lui-même les tentures : « L’IMA est devenu un haut lieu de l’espoir collectif d’une nation que l’on veut humilier » ; c’est au cours de la conférence de presse qu’Arafat prononce la fameuse phrase sur la « caducité » de la charte de son mouvement.

La Chambre de Commerce Franco-Arabe

Dotée en 1970 d’un statut d’association régie par la loi de 1901, la CCFA a pour objet de promouvoir les relations commerciales et la coopération industrielle, agricole, financière et touristique entre opérateurs économiques français et arabes.

Son conseil d’administration regroupe les dirigeants de grandes entreprises, de PME, de banques et d’organisations patronales françaises et leurs homologues arabes. Elle couvre les vingt-deux pays membres de la Ligue arabe qui comptaient en 1999 près de 280 millions d’habitants avec un PNB annuel égal à 600 milliards de dollars.

Bureau exécutif de la CCFA [6]

Président : M. Serge Boidevaix, ambassadeur de France, ancien Conseiller d’État.

Vice-présidents : M. Zab Nahas, représentant l’Union des Chambres de Commerce syriennes ; M. Pierre Rozek, représentant FRAMATOME; M. Abdelatif Benallal, représentant la Fédération des Chambres de Commerce du Maroc; M. Jacques Roger-Machart, associé-gérant EDR; M. Abdelatif Banaja, représentant le Conseil des Chambres de Commerce et d’Industrie saoudiennes.

Secrétaire général : M. Baccara Touzani, ancien ministre.

Trésorier : M. Henri Guillemin, directeur, responsable du Moyen-Orient Crédit Agricole INDOSUEZ.

Conseillers : Dr Élias Ghantous, secrétaire général de l’Union des Chambres de Commerce, d’Industrie et d’Agriculture des Pays Arabes ; M. Pascal Labet, directeur du Service Économique et Fiscal CGPME; M. Ali Habour, président de la Chambre Algérienne de Commerce et d’Industrie; M. Jacques de Boisseson, directeur des relations internationales TOTALFINAELF; M. Saad Ali Alnahedh, président de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Koweït ; M. Jean-Christophe de Bouteiller, directeur général de l’Assemblée des Chambres Françaises de Commerce et d’Industrie ACFCI; M. Christian Prot, directeur délégué Moyen-Orient Afrique SUEZ (ONDEO Services) ; M. Patrick Legait, président du Directoire UBAF; M. Riad Tabet, président de BATILIBAN France.

Président d’honneur : M. Michel Habib-Deloncle, ancien ministre [7]

Membre d’honneur : M. Jean Chatillon.

Autres maillons du réseau : le Centre de prospective méditerranéenne (CPM ), fondé par Edgar Pisani en 1987 avec le soutien de l’Élysée pour travailler au rapprochement euro-arabe. Israël, bien que le CPM ait pour champ d’action la Méditerranée, ne figure pas parmi les protagonistes. Une première conférence se tient le 3 décembre 1987 à l’hôtel Trianon-Palace de Versailles sous l’autorité du Premier ministre libanais Sélim Hoss ; y participent quatre-vingts personnalités européennes et arabes dont Abou Jihad, numéro deux de l’OLP. Le CPM est une idée de la gauche destinée à liquider l’idée reçue selon laquelle la « politique arabe de la France » serait du domaine exclusif du RPR; avantage collatéral : permettre à François Mitterrand de s’affranchir de son étiquette de pro-israélien.

Le Cercle France-Pays Arabes, créé par Yves Guéna, plusieurs fois ministre du général de Gaulle, de Georges Pompidou et de Valéry Giscard d’Estaing, président des amitiés France-Tunisie au parlement. Le CFPA a été conçu en tant qu’offensive contre l’ADFA de Lucien Bitterlin, jugé excessivement prosyrien. L’ambition était aussi de conférer à la démarche une haute envergure diplomatique, en rupture avec le secret du renseignement. Jean-Moïse Braitberg, socio-logue du réseau, voit dans la commission « Une patrie pour les Palestiniens » une émanation du Quai d’Orsay de Jean-Bernard Raimond [8]. Le secrétaire général du CFPA, Didier Destremeau, autrefois diplomate au Koweït, détaché par son ministre au Cercle France-Pays Arabes, sera mis en cause pour une assistance à Wahid Gordji, de l’ambassade d’Iran, qui a refusé de se présenter devant les autorités françaises. Il est remplacé par un autre fonctionnaire du Quai, Pierre Pruvost. Mais la composante prosyrienne n’est pas pour autant absente du CFPA : Gisèle Charzat, épouse du député socialiste de Paris Michel Charzat ; Daniel Goulet, président des Amitiés France-Oman et grand ami de Lucien Bitterlin ; Omrane al-Adham, chargé de mission auprès de François Mitterrand dans l’affaire des otages français du Liban, patron de la revue Nord-Sud et lui aussi dans l’entourage d’Yves Guéna.

C’est sur du papier à en-tête du Premier ministre que le fondateur du Cercle lance des invitations à un hommage public à Abou Jihad, liquidé par les Israéliens en avril 1988; il va se référer, dans son discours, à la résistance au nazisme et citer le chant des partisans [9]

Notes

  • [1]
    Défense nationale, « Aspects vivants de l’Islam », novembre 1956. Cette intervention déclenchant un débat houleux dans la revue durant plusieurs mois, Défense nationale, « À propos de l’article “Aspects vivants de l’Islam”», février 1957. Jeune officier détaché dans les services politiques du Haut-Commissariat de la République Française à Beyrouth, puis enquêteur dans l’équipe du professeur Robert Montagne, directeur de l’Institut d’Etudes Arabes de Damas, Pierre Rondot observe la région dès les années 1930 et s’y constitue des réseaux; sa thèse de droit porte sur « Les Institutions politiques du Liban ». Par la suite directeur du Centre des Hautes Etudes sur l’Afrique et l’Asie Modernes (CHEAM ) et aux Instituts d’Etudes Politiques de Paris, Lyon et Grenoble.
  • [2]
    L’organisation est en concurrence avec l’Association France-Palestine de l’avocat Maurice Buttin, vice-président du Comité de vigilance pour une paix réelle au Proche-Orient, viceprésident des Amitiés franco-irakiennes, mais également administrateur de l’ASFA. Cf. par exemple l’allocution de Georges Montaron à l’ASFA le 27 mars 1969 : « La cause palestinienne est justifiée et légitimée par ces petites lycéennes de Gaza, par ces femmes de Jérusalem, par ces habitants de Naplouse et ces notables d’Hébron qui manifestent contre l’occupant étranger parce qu’ils sentent ce devoir de résistance jaillir du fond de leur cœur. Ils n’obéissent pas à des ordres, ils réagissent spontanément. Et les dirigeants du Fatah et des autres organisations, ceux qui sont au Caire, à Amman ou à Damas ne font qu’exprimer clairement en termes politiques les sentiments des lycéennes, des femmes et des hommes, du peuple et des notables, des commerçants et des artisans, pour qui la résistance est un devoir sacré. » L’orateur est un an plus tard organisateur et président de la Conférence mondiale des Chrétiens pour la Palestine à Beyrouth.
  • [3]
    L’inauguration d’une plaque commémorative portant le nom de Louis Terrenoire, décédé en 1992, dans le XVIe arrondissement, sera d’ailleurs l’occasion de retrouvailles entre Jacques Chirac et Lucien Bitterlin.
  • [4]
    Article de 1985 dans France-Pays arabes.
  • [5]
    Celle-ci a également siégé au jury du Prix de l’Amitié Franco-Arabe avec le Palestinien Mahmoud Hamchari, représentant officieux de l’OLP à Paris, assassiné en 1972.
  • [6]
    wwww. ccfranco-arabe. comSite de la Chambre de Commerce Franco-Arabe.
  • [7]
    Jacques Frémeaux, Le monde arabe et la sécurité de la France depuis 1958, Paris, PUF, 1995, p. 281 : son fils Pierre est spécialiste en investissements dans le monde arabe au sein du groupe Indosuez.
  • [8]
    « Une création de Jean-Bernard Raimond », Passages n° 9, septembre 1988, p. 21.
  • [9]
    Ibid.
 

Source :

Ouertatani Ali, « Les citadelles du lobby proarabe en France », Outre-Terre, 2004/4 (no 9), p. 417-421. DOI : 10.3917/oute.009.0417. URL : https://www.cairn.info/revue-outre-terre1-2004-4-page-417.htm

 

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